Les raccourcis qui rallongent

Bien entendu nous sommes tous d’accord pour essayer d’amener à la dégustation gourmande du livre le plus grand nombre possible d’adolescents, à commencer par ceux qui sont réputés faibles ou très faibles lecteurs. En ce sens, le travail des enseignants, bibliothécaires et documentalistes est souvent admirable, et ils méritent bien mieux qu’une de ces annotations pédagogiques déprimantes, du genre « résultats moyens, ne vous découragez pas et poursuivez vos efforts ».

 

De leur côté, les éditeurs et les auteurs font aussi des efforts. Voilà justement le point d’où je voudrais partir : quelquefois, dans leur souci de bien faire, les auteurs (appuyés par des éditeurs) sont tentés d’emprunter des raccourcis pour atteindre plus vite le but recherché, et je crains fort que ces raccourcis ne rallongent sérieusement la route.

 

À mon sens, il existe trois raccourcis de cette sorte.

 

Dans le premier, on cherche à attirer les faibles lecteurs en leur soumettant des textes qui regorgent de belle et bonne morale. Tout se passe comme si l’auteur se disait « eh eh, les jeunes gens auxquels je m’adresse se fichent de la lecture ? tant pis pour eux, mais profitons au moins de ce livre pour leur fourrer quelque chose de juste dans la tête ». Alors on concocte à leur intention un petit roman vite ficelé dont l’intérêt se trouve dans la morale : soyez gentils, évitez le racisme, soyez de bons citoyens, etc.

 

Cette littérature édifiante, je l’ai connue dans les romans catholiques garantis 100 % bons sentiments : on y voyait toujours l’histoire d’un sale gamin qui faisait le malheur de son entourage et s’acoquinait avec des moins que rien, jusqu’à ce que la foi le frappe de sa baguette magique, et alors il devenait extraordinairement gentil et mettait toute son énergie à châtier les méchants. Amen. J’ai connu aussi la littérature militante rouge : le traître à la classe ouvrière revenant enfin à sa famille et terrassant les infâmes patrons et leurs suppôts. Tout cela était très moral et très assommant.

 

Quelle différence avec les romans édifiants d’aujourd’hui qui prêchent l’antiracisme par exemple ? Bien sûr, je ne vais pas me plaindre qu’on se batte contre cette plaie et qu’on exhorte les adolescents au civisme. Mais au moins que cette leçon soit professée au bon endroit : en instruction civique. Si on utilise la littérature pour ce but, alors elle devient utilitaire : les personnages sont des potiches qui habillent une  idée, le récit un argument visant à démontrer la validité de la morale, et la phrase un véhicule destiné au mieux à faire passer la pilule.

 

Pourquoi lire ce genre de pensum ? Quel intérêt ? Un roman prétexte est d’un ennui épouvantable. Comme son nom l’indique, il précède le texte – mais le texte qui devrait suivre, vrai, heureux, entraînant, jouissif, ne suit jamais. C’est-à-dire que la littérature ne vient pas au rendez-vous. Comment donner le goût de lire de la littérature si l’on commence par évacuer la littérature ? Il n’y a rien de mieux pour éloigner du plaisir de lire ceux qui n’ont pas encore accès à ce plaisir.

 

À l’inverse, les livres qui nous marquent, et que nous lisons avec bonheur, placent et ont toujours placé la littérature avant toute autre préoccupation, et si nous, lecteurs, en tirons une morale, c’est nous qui la tirons et ce n’est pas l’auteur qui nous la donne. Faut-il citer Des souris et des hommes ? Et Conrad ? Et Dickens ? Et Dahl ? On peut multiplier les références : notre bonheur de lecture à nous n’est jamais venu de la morale. Alors pourquoi infliger cette punition à d’autres ?

 

Il existe un deuxième raccourci qui rallonge inconsidérément le chemin conduisant à la lecture : c’est la volonté pédagogique.

 

Là aussi on part de l’idée que le lecteur n’est pas très malin, et qu’il n’est pas autonome non plus. En vertu de quoi l’on imagine que ce serait astucieux d’utiliser la voie du roman pour « traiter un thème » comme on dit dans les salles de classe. Et voilà le débarquement d’une flopée de livres visiblement écrits pour susciter des « débats fructueux » (toujours les clichés) avec les jeunes gens : l’inceste, les familles éclatées, la mort, la maladie incurable, l’échec, la honte, l’anorexie, la solitude, le suicide, etc. (comme on voit, il s’agit en général de sujets joyeux).

 

Muni de cet instrument à faire causer, l’adulte responsable lance le débat. Mais à franchement parler, a-t-il vraiment besoin d’un roman pour cette opération ? Je crains que les adolescents ne soient pas dupes de la manœuvre : ils comprennent qu’on leur a filé dans les pattes une histoire qui n’a jamais été écrite pour leur bonheur de lecture. Et ils ont bien souvent raison, parce que ces textes-là sont souvent besogneux et pour tout dire barbants. Comment pourrait-il en être autrement puisqu’ils ne procèdent d’aucune liberté d’écriture ? Ce sont des devoirs qu’un auteur studieux a rédigés pour avoir une bonne note (et qu’un éditeur sérieux a commandés ou suggérés pour avoir de bonnes ventes auprès du « public captif » des lycées et collèges – mais loin de moi le désir de critiquer les éditeurs : leur métier est aussi de vendre, et s’ils le font bien ils peuvent grâce à ces gains éditer aussi des livres moins facilement imposables aux élèves mais peut-être meilleurs).

 

On en revient au même point : comment peut-on amener des adolescents au plaisir de lire si l’on commence par les bassiner avec une démonstration ? Même si elle est habile, pourquoi ne pas réserver la démonstration aux encyclopédies ou aux ouvrages savants, et se servir de la littérature pour faire de la littérature et faire aimer la littérature ? Pire encore : l’effort de démonstration est parfois si voyant et si lourd qu’il produit les effets inverses à celui que cherchait le pédagogue ou le père de famille, parce que les adolescents voient venir la leçon avec ses gros sabots et qu’ils se défilent avant de la subir (c’est bien la preuve qu’ils sont intelligents et qu’on ne doit pas les sous-estimer).

 

Il me semble qu’aucun roman d’importance n’a placé le thème avant l’écriture, et j’aime particulièrement cette réponse de W. Faulkner à un journaliste qui lui demandait s’il avait beaucoup lu Freud pour écrire ses romans, riches d’une telle force psychologique : « Je n’ai jamais lu Freud, répondait Faulkner, et je crois bien que Shakespeare ne l’a pas lu non plus ; mais je suis sûr que Moby Dick ne l’a jamais lu. » Réponse parfaite. Il n’y a au demeurant qu’à retourner à Melville : son roman n’a jamais été conçu comme un documentaire sur les baleines, Dieu merci, et c’est bien pourquoi il passionne encore de nos jours.

 

Cela étant, qu’un lecteur veuille réfléchir sur une question grave à partir d’un texte littéraire, c’est tout à fait juste (je pense entre autres aux réflexions sur la question irlandaise qu’on pourrait conduire à partir par exemple des œuvres de McGahern, ou du magnifique recueil de McCann intitulé Ailleurs en ce pays).

 

Enfin, il existe un troisième raccourci dramatique qui vise paraît-il à faire lire les jeunes gens rétifs, mais qui, j’en suis persuadé, les éloigne de la lecture : c’est l’écriture démagogique. Elle fait florès hélas dans un certain nombre de romans pour adolescents. L’auteur part ici très clairement de l’idée que ses lecteurs sont des demeurés, et s’il leur raconte une histoire), il la traite en se mettant à la hauteur de lecteurs supposés un peu bêtes.

 

Du coup, il réduit son vocabulaire à 300 ou 400 mots, il bâcle des personnages stéréotypés, il entasse les clichés les uns sur les autres, et il souligne chaque effet par la typographie et la ponctuation. Ce qui donne des phrases de ce genre : « Alors la malheureuse se retourna et, HORREUR !!, elle découvrit devant elle… affreux, bavant, hideux… un MONSTRE !!! » et ainsi de suite.

 

J’ai entendu un jour quelqu’un dire qu’un film peut être qualifié de navet quand il met en scène des personnages idiots et qu’il prend le spectateur pour un idiot. Il existe de la sorte des romans navets.

 

Et c’est avec ça qu’on voudrait introduire des adolescents à la lecture ? En les prenant pour des idiots ? On ne les croit donc pas capables de suivre un récit intelligent, de comprendre des personnages complexes, et de prendre plaisir aux mots ? Restons un instant sur ce dernier point : qui d’entre nous ne connaît pas d’adolescent qui affirme détester la lecture et qui chipe des bouquins de San Antonio ? Ou qui ricane en lisant des pages de Rabelais ou de Queneau (« Doukipudonktan ») ? Que fait-il d’autre que de chercher à jouir des mots et de leurs jeux ? Et on voudrait le décourager de cette recherche ?

 

Mieux encore, comment voudrait-on qu’il s’intéresse au roman qu’il a sous les yeux si on en extirpe les mots techniques de tel ou tel métier ? Comment pourrait-il entrer dans un récit parlant de course cycliste par exemple (c’est un monde sur lequel j’ai parfois eu du plaisir à écrire), si l’on prohibe le jargon cycliste sous prétexte que c’est du jargon ? Or n’est-ce pas un des multiples aspects du plaisir de lecture que de pénétrer dans un monde différent du nôtre, où des mots étranges et savoureux sont utilisés à tout bout de champ ? Allons lire ou relire le magnifique Jeunesse de Conrad : ce court roman est bourré de vocabulaire de marine auquel la plupart des lecteurs n’entendent que pouic, et cela le rend au contraire plus vrai.

 

On voit par conséquent que ces trois raccourcis rallongent terriblement le chemin qui mène à la lecture. Parce le seul chemin qui mène droit à la lecture, c’est le respect du lecteur – et donc de la littérature.

 

En définitive, je veux dire ceci : tout roman qui cherche sa raison d’être en dehors de lui-même, dans la morale, dans le thème, ou dans la soumission démagogique de l’écriture à une prétendue demande du lectorat, constitue une attaque contre le roman lui-même. Tout simplement parce que la littérature procède d’elle-même, et non d’une injonction extérieure.

 

Pour le dire autrement, la fameuse question « qu’a voulu dire l’auteur » est une question anti-littéraire par excellence. Il ne veut rien dire, l’auteur, il veut seulement que ce qu’il écrit tienne debout, et que les lecteurs n’abandonnent pas le livre en route, et que ce soit bien écrit. Évidemment, chaque auteur a une définition différente de ce que c’est que ce « bien écrit », et évidemment aussi il y a dix ou vingt façons de bâtir un texte. Mais dans tous les cas, je l’affirme haut et fort, c’est le texte qui engendre le texte : le récit se développe selon ses besoins propres, en suivant sa logique à lui, et c’est ainsi que cela se passe pour toutes les grandes créations, qu’elles soient romanesques ou cinématographiques (au passage, ne peut-on pas parier que les grands succès hollywoodiens du jour, qui procèdent de soigneuses enquêtes de marché et qui font quelquefois passer un bon moment aux spectateurs, dureront beaucoup moins longtemps dans nos imaginaires que les films réalisés par des auteurs qui faisaient du cinéma tout bêtement parce qu’ils avaient l’amour du cinéma ?).

 

Fort bien, diront certains, mais ces réflexions ne sont-elles pas trop abstraites et trop intellectuelles pour les adolescents ? Je suis persuadé du contraire, et si je le suis c’est parce que je commence à avoir une assez longue expérience de rencontres dans les classes et les bibliothèques. Or, dans ces rencontres, je parle exclusivement de littérature : comment se déclenche un texte, comment il se construit, comment il évolue, comment son écriture répond à des exigences de rigueur et de qualité (cela va de l’économie d’adjectifs à la longueur des phrases en passant par l’alternance des rythmes etc.). Et le pire est que les adolescents suivent ces réflexions sans problème.

 

Cela n’est pas dû à mes somptueuses qualités pédagogiques (j’aimerais bien les posséder mais l’honnêteté m’oblige à en douter), mais au fait que cette façon de faire rend les lecteurs complices. Je les fais entrer dans l’atelier : j’ouvre la porte, je montre les outils sur l’établi, et, le cas échéant, nous essayons même de fabriquer ensemble un petit bout de texte. Et voilà les lecteurs devenus responsables : ils ne sont plus de simples consommateurs de livres, à qui l’on devrait fourguer de la morale ou des thèmes, ils deviennent complices de la production. En un mot, ils entrent dans la littérature parce qu’on les traite en adultes et en acteurs. Je ne connais pas de voie plus directe pour faire accéder des non lecteurs à la lecture.

Mutatis mutandis, cette méthode ne diffère pas beaucoup de celle que nous avons tous employée un jour ou l’autre avec nos propres enfants lorsque nous leur racontions une histoire et, surtout, que nous en discutions avec eux, en éprouvant ensemble (« ensemble » est le mot décisif) les plaisirs de la lecture et de la littérature. Je ne vois donc pas d’autre conclusion que celle-ci : la lecture n’est pas faite pour endormir, mais pour éveiller. C’est la vertu magnifique de la littérature, et si nous pouvons tous contribuer à cet éveil, peut-être bien que la partie est loin d’être perdue. C’est ce que je nous souhaite.

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