Littérature pour la jeunesse ou littérature ?

Longtemps les livres réputés “pour la jeunesse” ont été considérés comme une amusette. Pas de littérature pour les bambins. Les babioles suffisaient bien. Jolies histoires, récits sucrés, morale proprette, illustrations niaises. On donnait dans le pastel et le cliché : textes rose bonbon, bluettes, “vert paradis des amours enfantines”, fadaises.

C’était tout de même un progrès après la longue période où le seul souci était éducatif, et où chaque livre pour enfants devait enseigner les règles de bonne conduite et répandre les vertus catholiques les plus traditionnelles. Mais enfin on n’était sorti de là que pour en arriver à des ouvrages de confiserie  qui s’ingéniaient à écrire bébête sous le prétexte de s’adresser à des enfants.

Là-dessus sont arrivés des enthousiastes qui ont bousculé les habitudes. Ils ont voulu pour les enfants des livres dont la qualité première soit justement la qualité. Textes d’écrivains, illustrations d’artistes, ouvrages d’éditeurs exigeants. Révolution. Elle date des années 60 et a produit son petit lot de scandales (faut-il rappeler que Françoise Dolto avait accusé les éditions Harlin Quist en général et Nicole Claveloux en particulier de pervertir les esprits juvéniles ?).

Ainsi s’est développée une double édition pour la jeunesse. D’un côté, l’artillerie lourde des publications grand public qui continuent comme devant, avec les albums sucrés, les romans prémâchés, les héros vus-à-la-télé : de l’article pour supermarchés, une affaire juteuse. De l’autre, un travail de recherche et de découverte conduit par des éditeurs audacieux et défendu par ceux qu’on appelle des “prescripteurs de lecture” (on dit aussi “passeurs” ou “médiateurs”, mais qu’est-ce que ça change ?) : enseignants, bibliothécaires, libraires.

Cette seconde branche reste aujourd’hui encore d’une vigueur qui étonne. Des premiers albums pour tout petits aux romans réputés pour adolescents, la qualité de cette édition-là est en général remarquable. Soyons chauvins : la France est de ce point de vue un modèle en Europe.

Est-ce à dire que tout va bien ? Pas si vite. Je flaire une évolution qui m’inquiète. Et je ne crois pas être le seul à m’alarmer.

Le problème vient de ce que les défenseurs et les acteurs de cette littérature de qualité ont été et sont encore des militants, et que les miltants ont par la force des choses les qualités et les défauts de leur position.

Les qualités ? L’ardeur, l’exigence, l’obstination et le goût de convaincre. C’est de cette manière qu’ils ont constitué un secteur riche et dynamique dans l’édition, et c’est de cette manière aussi qu’ils ont poussé à la création d’ouvrages vraiment remarquables.

Mais les militants ont aussi quelques défauts. Le combat qu’ils mènent les oblige à serrer les rangs, à dresser des barricades, à brandir parfois leurs convictions comme des oriflammes, et, en fin de compte, à édicter des lois et des règles qui fixent le beau, le bon, le bien et le mal. Certains en viennent alors, sans bien s’en rendre compte, à calibrer la littérature de jeunesse. La dérive guette.

Elle devient manifeste lorsqu’on se met à vanter et à promouvoir des livres dont la vertu principale est d’évoquer les Problèmes de la Jeunesse - avec des majuscucles (les majuscules permettent de bons débats en classe) : une petite fille violée par son père, un enfant devant le di­vorce de ses parents, une amitié louche entre garçons. Ou alors télévision et vie de famille, conflits entre frères et sœurs, premier argent de poche. Mieux encore : la pédophilie, la guerre, le racisme, les bons immigrés, les vilains colonialistes.

Aux États-Unis, on nomme cela le “politically correct”. Je crains qu’il ne gagne du terrain. Et disons-le franchement : si la valeur d’un livre se juge à son sujet, alors on revient à la littérature édifiante. Celle du XIX° était catholique et traditionnaliste, celle d’aujourd’hui est laïque et démocratique, mais toutes deux appartiennent au même genre - et ce genre n’engendre que très rarement de la qualité.

Parce que la primauté absolue du sujet entraîne forcément le rejet de l’écriture au second rang. On se contentera donc d’auteurs qui écrivent comme des inspecteurs de l’enseignement primaire dans les années 50. Littérature admirable. Pas de faute, pas de phrase tirebouchonnée, aucune bizarrerie de style, rien qui sorte de la norme scolaire. Une phrase bien boutonnée. Rien qui échappe. Du solide.

On applique en somme une recette. Elle est assez simple. Prendre un adolescent moyen (une adolescente tout aussi bien). Mettre à frire par ailleurs, au choix, une guerre, un nid de racistes ou un adulte vicieux. Plonger brusquement le héros dans cette friture. Laisser cuire jusqu’à la formation de cloques sur l’épiderme. Mettre à sécher le héros sur un essuie-tout qu’on aura préalablement imbibé de morale (ne pas lésiner sur l’ingrédient ; on utilisera de préférence une bonne morale civique garantie pur jus). Réserver le héros. Préparer hors du feu une sauce à la Grévisse (sujet, verbe, complément, toujours dans l’ordre, et quelques adjectifs choisis). La relever de plusieurs tours de clichés. Napper alors généreusement le héros, servir tiède et sans humour.

À l’opposé, on se méfiera bien sûr des romanciers farfelus qui, par exemple, s’amuseraient à multiplier les orthographes fantaisistes et à répéter “mon cul” à toutes les pages sans se préoccuper le moins du monde des Graves Problèmes de l’Enfance (toujours des majuscules pour introduire la discussion pédagogique). Ne parlons pas non plus d’un machiste avéré qui parlerait de la pêche comme d’un combat de boxe et qui pousserait l’audace jusqu’à vanter la tauromachie. N’évoquons même pas ce nouvelliste racontant l'histoire d'un type qui assassine sa femme, l'enterre dans la cave, se saoûle, et, pour finir, fait des misères à un pauvre chat noir. Quant à l’hurluberlu qui ne sait même pas finir une phrase, qui multiplie les points de suspension et d’exclamation, et qui par ailleurs traîne derrière lui des textes antisémites, dehors.

Dehors Queneau, Poe, Hemingway, Céline. Et d’autres.

Voilà le risque que je crains. Je crains qu'on ne se mette à glisser sur une pente où l'écriture ne serait jugée finalement par rapport à des convictions idéologiques. Je sais bien que les militants de la littérature-de-jeunesse n'agissent qu'en fonction de l'amour qu'ils ont de leur domaine. Et qu'ils aiment bien faire aimer leur amour. Mais quand ce genre d'affection débordante serre l'écriture d’un peu trop près, j'ai bien peur que cela ne conduise à un étranglement.

La littérature, pourtant, c’est autre chose.  Pour définir ce que c’est, et sans l’encombrement de grands mots, je reprendrai volontiers cette formule attribués à Reverdy : non pas écrire pour soi, non pas écrire pour les autres, mais écrire à d’autres. Tout est là. Lorsqu’on écrit à d’autres, on se préoccupe d’écriture. On veut raconter ce qui nous intéresse en espérant intéresser les autres, et on veut jouer avec les mots qu’on aime pour partager avec d’autres les bonheurs de ce jeu. C’est un plaisir, pas un devoir. La littérature ne peut pas être en service commandé.

Au demeurant, ils le savent très bien, les jeunes gens qui découvrent la lecture. Ils n’ignorent pas que le bonheur n’a pas d’âge. On ne réclame pas la carte d’identité pour entrer chez Dickens, Hugo Pratt, Le Clézio, Jules Verne, Hergé, Queneau. Sait-on assez que Julien Gracq se délecte de Tolkien ? Pourquoi donc des adolescents se priveraient-ils Garcia Marquez, de Coloane ou de Steinbeck ?

Quand ils entrent dans ce monde des livres, le plaisir n'est mesuré ni par rapport à l'intérêt pédagogique du thème, ni par rapport à la correction académique de la rédaction, mais par rapport au grand bonheur de la littérature tout court. C’est-à-dire par rapport à un amour. Et quand on aime, on a le cœur large.

Aussi faut-il écrire pour les adultes comme on écrit pour les enfants et réciproquement. Je sais bien, il y a des limitations : pas besoin d’entourloupettes formalistes réservées à des experts, ni de pornographie, ni de violence complaisante. Mais ces principes-là ne sont-ils admissibles que pour la littérature de jeunesse ? Pas sûr. En tout cas cela se discute. Et il n’existe aucune raison pour écarter les jeunes gens de cette réflexion-là.

Aucune raison non plus pour vouloir à toute force les enfermer dans une production éditoriale calibrée à leur seule intention. Or la réussite d’une littérature de jeunesse de qualité a conduit à ce paradoxe de clore dans un marché limité des thèmes choisis, une écriture choisie, des livres choisis. À force de vivre en circuit fermé, la littérature de "jeunesse" court le risque de vivre en vase clos. Et de se reproduire là-dedans. Or l'endogamie n'est pas un climat démographique bien favorable. Les rejetons qui en naissent manquent souvent de vigueur. Et l’atmosphère peut vite devenir étouffante dans ce genre de famille. Pourtant, dehors, il y a toute la littérature du monde. Ouvrons les fenêtres et les portes.

S’il faut se battre pour la lecture chez les adolescents, battons-nous pour ouvrir ces fenêtres et ces portes. Battons-nous d’abord pour la qualité littéraire, sans souci normatif et sans intention édifiante. Le reste viendra de surcroît, obligatoirement.

C’est du moins de cette façon-là que j’envisage la question. Je tiens à écrire de la même façon pour les adultes ou les adolescents. Exactement de la même façon.

Si jamais je n’en avais pas été convaincu, ma première rencontre avec l’ancien directeur de Page Blanche, chez Gallimard, m’aurait ouvert les yeux. La première fois que nous nous sommes rencontrés, Claude Gutman s’est présenté sans détour : bonjour, j’aimerais que tu me donnes un texte pour ma collection. Je me suis étonné. Voyons, je n’avais jamais écrit “pour la jeunesse”, et le seul manuscrit que j’avais en cours était destiné dans mon esprit à une collection pour adultes. Alors Gutman, en souriant : dis donc, qui est l’éditeur, c’est toi ou c’est moi ? Tu ne crois pas que c’est donc à moi de décider si j’aime ton texte ?

C’est ainsi que j’ai publié mon premier livre “pour la jeunesse”. Et c’est de la même manière qu’Henriette Zoughebi et Nathalie Donikian m’ont poussé à travailler avec le Salon de Montreuil et à rédiger des nouvelles sans considération de l’âge des lecteurs, en me référant à la seule mesure qui vaille : celle du texte. C’est-à-dire à me préoccuper de littérature tout court et non de “littérature-pour-la-jeunesse”. Je suis persuadé que c’est la seule voie possible. Et que là et là seulement sont les bonheurs d’écriture et de lecture.

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