Le lecteur au long cours

Longtemps j’ai lu à quatre pattes. Je posais sur le sol le livre grand ouvert, et, la tête en bas, les fesses en l’air, je m’abîmais dans des aventures de cow-boy, de détective ou de chevalier. J’ai appris ainsi beaucoup de choses sur la vie.

 

Entre autres enseignements, j’ai retenu que lire en posture de quadrupède n’a qu’un temps : cette attitude ne convient plus lorsqu’on se trouve en public et qu’on n’a plus l’excuse de la petite enfance. A-t-on jamais vu un homme dans la force de l’âge, ou même un jeune homme, s’agenouiller sur une carpette et lever son postérieur au ciel pour se livrer commodément à la lecture ?

 

J’ai donc abandonné cette position en quittant l’enfance. C’est dommage. Elle manifestait assez bien une sorte d’adoration envers les livres. Peut-être légèrement ostentatoire ? Si l’on veut. Mais j’avoue aussi que la souplesse qu’elle requiert diminue avec l’âge.

 

Je suis donc devenu peu à peu un lecteur raisonnable. Je lis assis ou couché, rarement debout.

 

Si, debout quelquefois : quand j’ai besoin de lire à haute voix certains passages que j’estime assez savoureux pour m’offrir le plaisir de faire rouler les mots et les phrases dans ma bouche.

 

Cet exercice non plus, je ne m’y livre pas en public : les témoins éventuels pourraient croire que je perds la boule et que je vaticine tout seul dans mon coin, alors qu’au contraire je me trouve en compagnie d’écrivains qui me tiennent conversation, et dont je mâche et remâche les mots pour mieux les goûter.

 

Cependant, pour conserver un air convenable en société, je prononce en silence : je lis tout haut tout bas, si je puis dire. En somme, je déguste.

 

Je m’offre cette gourmandise dans mon lit, le soir. Ou dans un hamac, l’été. Ou vautré sur un canapé.

 

À y bien réfléchir, c’est bizarre, ce besoin d’être allongé pour lire des romans. Faut-il y voir un goût du bercement ? Ou alors un lointain souvenir de la posture qu’on avait lorsqu’on nous racontait des histoires pour nous endormir, il y a bien longtemps ?

 

En tout cas, un fait est sûr : les ouvrages savants, sérieux, renfrognés, que mon métier de sociologue m’a longtemps obligé à fréquenter, je les ai lus assis, à mon bureau. Je penchais le front sur leurs pages, je cochais, j’annotais, j’inscrivais, je soulignais. Je m’ennuyais un peu. J’effectuais une besogne. Je pensais, je ne songeais pas.

 

Assis bien sagement, oui, c’est pour le labeur. Je ne me tiens ainsi que dans mon bureau ou dans une bibliothèque. Pour le bonheur, j’ai besoin de m’étendre.

 

Sauf pendant un long trajet, en train ou en avion. Là, pas le choix : il faut rester assis. Et longtemps. J’emporte donc de gros romans que tout le monde dit avoir lus et que, pour ma part, je n’ai pas encore lus en détail. Les Misérables, Le Comte de Monte Cristo, Moby Dick… Leur avantage, c’est leur épaisseur en pages et en densité : puisque je ne peux pas les achever le temps d’un trajet, je les retrouve, le soir, à l’hôtel, comme des amis qui m’attendent. À la fin, ils parfument les lieux dans mon souvenir : je ne peux pas penser à Palerme sans penser au Giono que j’y ai lu, à Québec sans Melville, à Cotonou sans Hugo, à la Guadeloupe sans Dumas.

 

Les lectures d’été sont elles aussi mariées à des lieux particuliers, à des odeurs, à quelques sons. Je me rappelle, entre autres, avoir lu d’énormes romans dans un jardin clos, devant des rangées de laitues, d’aubergines et de haricots. J’étais à l’ombre d’un poirier. Des mouches bourdonnaient pas loin, quelques guêpes rôdaient sans insister. Les prairies fraîchement  fauchées, alentour, sentaient le foin retourné. Immergé dans ces sensations, j’étais cependant au Pérou, à Los Angeles, à Berlin, au Caire, et à tous les endroits où m’emmenaient mes lectures.

 

On voit que je compte de longues heures de plaisir derrière moi. Au demeurant, j’espère bien que ce n’est pas fini, et qu’il en reste encore au moins autant devant moi.

 

C’est pourquoi je lis et continue à lire : pour continuer à me fabriquer des bonheurs.

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