Une même écriture

Que j’écrive de la même façon quel que soit le public visé, j’en veux pour preuve la comparaison entre ces deux extraits, l’un tiré de Chat perdu, l’autre de Terminus pour les pitbulls. On verra qu’ils utilisent exactement les mêmes moyens stylistiques.

 

Chat perdu (Gallimard Jeunesse, collection Folio junior) :

 

C’est un chat qui s’exprime :

« J'ai flairé une poubelle. Du poisson sans doute. Odeur forte. J'ai sauté.

Je suis tombé sur le rat. Je ne l'avais pas senti. Un rat très long. Efflanqué. Les yeux rouges. Le poil hérissé. Plein de boue. Gluant. J'ai fait face.

Il a renversé le cou, la gueule ouverte, pour me mordre par le côté. Je voyais sa langue. J'ai sauté en arrière. Fouetté l'air de ma patte. Coup de griffes en rateau. Sur le nez. J'étais plus vif que lui. Le sang a perlé. Il a reculé, a secoué la tête, est revenu à la charge. Je ne m'y attendais pas. Pas assez de recul. Il a planté ses dents au milieu de mon ventre.

J'ai hurlé. Sauté hors de la poubelle.

Lui aussi. Voulait le corps à corps. Couinait. Montrait les dents.

Nouveau râteau de mes griffes, nouveau sang. Il fonçait toujours. Dressé, museau levé. Ses dents m'auraient percé la gorge. J'ai esquivé. Le tenais à distance. Son museau saignait, une de ses oreilles s'est déchirée.

Il a chargé. J'ai donné deux coups de patte très vite. Droite, gauche. Je visais les yeux. Labouré une de ses joues.

Il a commencé de reculer.

Ne jamais attaquer un rat qui recule. J'aurais dû  le savoir. J'ai attaqué.

Il a bondi d'un seul coup. Attaquant par-dessous. Crochant dans mon ventre. Griffes et dents. Roulant sur moi, avec moi. Tous les deux enchevêtrés. Basculant ensemble. Mordant ici, là. Cherchant le point faible. Le point doux. Je me suis contorsionné. Trouver son cou. Planter mes canines. Viser la chair tendre. Plonger mes dents jusqu'au sang.

Il a commis l'erreur de s'écarter un peu. J'ai senti son ventre sous mes pattes arrières. Je les ai détendues. Griffes en couteaux. De toute la force de mes reins, les deux pattes dans son ventre. Il a crié. A boulé plus loin. Blessé.

S'est dressé quand même pour attaquer encore.

Il avait le ventre ouvert. Déchiré. Des plaies profondes.

Je l'ai laissé approcher. Il tremblait. J'ai giflé son museau d'un coup de patte. Visant l'œil.

Bien visé.

Il a poussé un cri aigu. A reculé. A tourné le dos.

J'aurais pu lui briser la nuque d'un seul saut.

Pas la force de sauter. Pas même la force de rester debout. Je l'ai regardé s'en aller. Il laissait une traînée de sang sur le trottoir. Tout ce qui resterait de lui.

 

Terminus pour les pitbulls (Seuil, collection Points policiers) :

 

Dans ce passage, le policier Tavernier observe, caché, un combat clandestin de pitbulls, lorsque soudain son téléphone portable sonne …

« Toutes les têtes se tournèrent vers lui.

Il évalua vite la situation. Courir jusqu'au bout de la passerelle où il se trouvait. Atteindre l'échelle de fer. Une nouvelle courte passerelle. Une autre échelle. L'angle du mur. La porte tout là-haut. Claquer la porte derrière lui.

Sauvé.

Il se mit à courir. Le téléphone continuait de sonner. Il tâtonna par réflexe pour l'éteindre, perdit du temps, lança l'appareil derrière lui.

Des hommes se précipitaient. Empoignaient des barreaux scellés dans le mur. Grimpaient. D'autres manœuvraient un des projecteurs du ring, l'orientaient vers lui.

Il courait mal sur l'étroite passerelle. Tendit le bras vers les premiers barreaux de l'échelle. Jeta un œil aux poursuivants. Les types en manteau noir grimpaient, se rapprochaient. Il agrippa les barreaux.

Tirer sur les bras. Plus fort. Lancer la jambe. Le pied. La main.

Il s'emmêlait dans ses gestes. Le manteau trop lourd peut-être. Ou l'âge. Le manque d'exercice. Il grimpait mal.

Il pensa bêtement au vélo. Tu grimpes bien les cols pourtant. Ses épaules l'élançaient. Et ce manque de souplesse dans le dos. Même les genoux. Tu vieillis.

Il atteignit la deuxième passerelle. Des coups martelaient les structures d'acier derrière lui. Des pas, une course. Il accéléra.

La deuxième échelle, là-bas. Pas si loin. La saisir. Ne pas penser. Escalader. Arriver jusqu'à l'angle du mur. Cavaler. La porte, là-haut. Vas-y. Les pas se rapprochaient.

Il sauta pour attraper les montants de l'échelle. Sentit sa paume se fendre sur une ébarbure de métal. Un coup de couteau. Continua. Plus agile qu'il ne le pensait. Encore quelques barreaux. Juste là, la passerelle au sommet. L'angle du mur.

Il se rétablit sur la dernière passerelle. Sentit une main sur sa cheville. Rua. Perdit sa chaussure, se redressa. Tituba.

Tomba en avant. Une autre blessure à la main. Et à côté de sa tête six mètres de vide.

Les cris tout en bas. Des voix qui résonnaient. La main de nouveau sur son pantalon. Il eut un coup de reins, roula sur le côté.

Le vide.

Le garde-corps l'arrêta.

Il était sur le dos. Le type en manteau noir devant lui, debout.

Il replia les jambes, les détendit d'un coup. Le type encaissa. Un coup raté. Trop faible. Suffisant quand même pour lui donner le temps de te relever. A genoux. Devant l'adversaire.

Ne l'affronte pas. Fuis.

Il fit volte-face. Repartit en courant. L'angle du mur, là. Ensuite six ou sept mètres jusqu'à la porte. La fermer derrière moi. J'aurai eu chaud.

Ils le rattrapèrent au moment où il prenait le tournant. Des mains accrochèrent son manteau. Arrêtèrent sa course. Il se retourna, tête rentrée dans les épaules. Prêt à se battre. Il leva les poings.

Le type en noir leva le bras. Une matraque. Rien à faire. La nuque de Tavernier, sous le choc, alla heurter le mur. Il ne voyait plus. Resta debout, quand même. Bras baissés. Sans garde. Un deuxième coup. Il ouvrit la bouche en grand. Chercha son souffle.

Un flash éclata, et tout de suite il y eut le cri.

A peine s'il l'entendit. Arrêtez. Police. Je tire sans sommation.

Puis le coup de feu. Une explosion de bruit qui tournait dans le hangar, venait de nulle part, n'en finissait plus, et Tavernier titubant jusqu'à la porte, Cornière dans son dos, la main de Cornière sous son aisselle, police bordel de merde, la voix de Cornière, reculez ou je tire, un nouveau coup de feu, Tavernier s'évanouit. »

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